Assimil a subi les foudres de la censure allemande en 1941 pour des caricatures tournant en dérision Adolf Hitler, Hermann Göring, SS, SA et autres soldats de l’armée allemande dans La pratique de l’allemand. Fait rare sous l’Occupation pour l’édition française, Georges Chérel, frère de l’auteur (et son associé dans la société Assimil), a été condamné à 4 mois de prison purgés à Fresnes.
En 1937 paraissait La pratique de l’allemand aux éditions Assimil, la suite de L’Allemand sans peine. Hitler était au pouvoir depuis 1933 et les membres du NSDAP avaient déjà procédé à de nombreux autodafés, basés sur l’établissement de listes noires. Avec la loi des pleins pouvoirs en Allemagne, la censure et la restriction des libertés d’expression devient une réalité immédiate.
Comme les autres ouvrages du catalogue Assimil de l’époque (anglais, espagnol, italien), La pratique de l’allemand avait été conçu, écrit et édité intégralement par Alphonse Chérel et orné de dessins de Pierre Soymier, dessinateur et caricaturiste de talent. La méthode s’adressait à des lecteurs ayant déjà des notions d’allemand et maîtrisant l’écriture gothique (la Fraktur, dont l’apprentissage avait été proposé à partir de la leçon 71 de L’Allemand sans peine).
Svastika et salut nazi

Une affiche publicitaire de l’époque pour les méthodes “sans peine”, qui date sans doute du milieu des années trente, est révélatrice de la façon dont la société française Assimil se représente ses voisins anglais, allemand, italien et espagnol. Les caricatures réalisées par Pierre Soymier tentent de saisir l’essence ou l’archétype de chacun de ces peuples, avec tous les stéréotypes d’usage de l’époque. Tous les personnages de cette affiche, des hommes exclusivement, portent un chapeau ou une casquette. L’Anglais est facilement reconnaissable à son ensemble en tweed mais ressemble à un asiatique ; l’Espagnol à fine cravate noire aurait pu être un torero s’il avait porté une montera plutôt qu’un chapeau plat ; l’Italien, avec sa coiffe tyrolienne, évoque davantage un homme du Haut-Adige qu’un Napolitain. Quant à l’Allemand, il est facilement reconnaissable à sa tenue bavaroise et, si on n’avait pas compris suffisamment vite, un détail ne laisse pas de place au doute : sa pipe est ornée d’une svastika. La manière dont l’Allemand désigne la méthode d’allemand de la main n’a rien d’anodin : ce n’est rien d’autre qu’un salut hitlérien effectué du bras gauche. On remarque enfin que l’Anglais et l’Allemand sont parfaitement glabres, tandis que l’Espagnol et l’Italien ont l’air d’être mal rasés ou que leur pilosité trahit leur identité d’hommes du Sud. Le brun latin s’oppose ainsi au blond anglo-saxon.
Quelques dessins censurés
8 langues pendant la montée des périls
Bientôt, de Lisbonne à Berlin en passant par Bucarest ou Madrid, L’Europe entière ploie sous le joug des dictatures. Pour les frères Alphonse et Georges Chérel, associés dans l’entreprise depuis sa création en 1929, les affaires sont plutôt florissantes. La concurrence est quasiment inexistante et les congés payés offrent un peu de temps libre pour voyager et apprendre une langue, malgré les tensions internationales. Quand la France déclare la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, le catalogue d’Assimil est riche de huit méthodes de langues : L’anglais sans peine et La pratique de l’anglais, L’allemand sans peine et La pratique de l’allemand, L’espagnol sans peine, L’italien sans peine, Le néerlandais sans peine et le French without toil, un cours de FLE pour les apprenants anglophones. Alphonse et Georges, âgés respectivement de 57 et 53 ans, ne sont pas mobilisables et le premier, amputé d’une jambe suite à un accident de vélo, encore moins que le second. Après la défaite de juin 1940, Alphonse choisit de quitter l’Île-de-France avec sa femme pour s’exiler en Dordogne, du côté de chez Montaigne, à Lamothe-Montravel. Il y avait fait l’acquisition d’un château, peu de temps avant la guerre. Par chance, il se trouve en zone libre, tout proche de la ligne de démarcation. Son frère Georges reste en région parisienne et demeure à Saint-Maur-des-Fossés (département de la Seine mais actuel Val-de-Marne).
L’édition à l’arrêt
L’édition française est à l’arrêt depuis de longs mois et on peut imaginer que, depuis 1939 et l’escalade entre les belligérants, l’activité d’Assimil s’est beaucoup ralentie. Pourquoi apprendre une langue étrangère quand toute mobilité est devenue impossible ? Les Allemands occupent toute une partie du territoire et imposent la censure des livres, selon un mécanisme double et classique de répression et de prévention. Cette censure, quel que soit le genre d’ouvrages, s’exerce dans les deux cas sur des ouvrages anti-allemands ou sur des ouvrages d’auteurs juifs (les plus censurés des auteurs juifs français sont Léon Blum et Julien Benda). Ainsi, les ouvrages scolaires, parascolaires ou d’apprentissage n’y échappent en aucune manière. Les nazis s’attaquent aussi en France à leur propre culture germanique : en consultant les dossiers de censure aux Archives nationales, on peut constater à quel point le poète juif allemand Heinrich Heine faisait l’objet d’une traque systématique dans tous les manuels d’allemand qui proposait des textes littéraires dans la langue-cible. Dès l’installation des Allemands en France, deux administrations se partagent le contrôle et la censure de l’édition, dans une pagaille et une hostilité réciproque qui empêche parfois l’analyse : la Propaganda-Abteilung Frankreich et l’ambassade d’Allemagne. Pour Paris et sa région, c’est le groupe Schrifttum de la Propaganda-Staffel qui se charge de la censure des livres en mettant en place un service de lecture. Les lecteurs allemands se mettent au travail : ils lisent à la fois les ouvrages inconnus de leurs services et déjà en vente, de même que les livres à paraître.
Surveiller la production française en allemand
Evidemment, et indépendamment de leur niveau de français, il leur est encore plus simple, rapide et peut-être même prioritaire, de contrôler tous les ouvrages proposant tout ou partie de leur contenu en allemand comme les manuels scolaires de langue allemande, les guides de conversation ou les méthodes d’apprentissage. Grâce à cet examen minutieux de la librairie française, « la Propaganda-Staffel […] va faire promulguer des listes d’interdiction de livres existants que les Allemands ne veulent plus voir diffuser et de conclure un accord avec les éditeurs pour que ceux-ci puissent recommencer à publier1 ». La plus connue de ces listes et la liste Otto, publiée dans sa première version en octobre 1940.
4 mois à Fresnes

Les livres du catalogue d’Assimil, et les deux volumes d’allemand en particulier n’échappent pas à la vigilance des censeurs allemands.
Le 15 janvier 1941, Georges Chérel est condamné par un tribunal militaire allemand à quatre mois de prison pour « propos AA » (AA pour anti-allemands), peine qu’il purge à Fresnes du 25 janvier au 25 avril de la même année. Que s’est-il passé ? Selon toute vraisemblance, les services de la censure ont examiné L’allemand sans peine et La Pratique de l’allemand. Dans ce dernier ouvrage, ce qu’ils ont vu leur a fortement déplu : des caricatures de Pierre Soymier moquant Hitler, Göring, et tournant en dérision les SA, les SS, l’armée allemande.
La persécution des juifs y est même représentée avec une scène de pogrom : deux nazis pourchassent un juif dans la rue, lequel est croqué selon les codes des caricatures les plus antisémites de l’époque. Dans la nouvelle édition de 1943, toutes les représentations de militaires, Hitler et Göring compris, ont disparu. Et le prénom Adolphe, accompagnant un dessin d’Hitler à la leçon 28, est devenu Jean. Pierre Soymier, démobilisé le 30 septembre 1940, devra refaire les dessins incriminés, un peu plus d’une douzaine.


Alphonse Chérel sur la liste OTTO
Hélas, le détail du jugement du tribunal militaire demeure introuvable malgré d’intenses recherches. Celui-ci nous permettrait de savoir quels étaient les griefs précis à l’encontre d’Assimil. Les textes ne semblent pas avoir été modifiés après le jugement. Enfin, que sont devenus les exemplaires de La pratique de l’allemand ? On peut supposer que le verdict était assorti d’une obligation de destruction des stocks restants, de même que d’un rappel des ouvrages circulant en librairies.
La publication de la deuxième liste Otto en juillet 1942, dénommée « liste des ouvrages littéraires français non désirables » confirme cette hypothèse. Cette mise à jour comprend un ajout important de titres traduits de l’anglais interdits depuis la mi-juillet 1941. Officiellement, l’occupant invoque la pénurie de papier pour interdire ces ouvrages. Mais les éditeurs ne sont pas vraiment dupes : il s’agit davantage de limiter l’influence de l’ennemi britannique et des Etats-Unis, hostiles à l’Allemagne nazie, que de pratiquer une quelconque sobriété industrielle. De fait, Moby Dick traduit par Giono (Gallimard) est la dernière traduction de l’anglais américain sous l’Occupation, tandis que le best-seller absolu de l’époque, Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, commence une brillante carrière au marché noir.
Les éditeurs et leurs ouvrages sont regroupés par ordre alphabétique, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les censeurs n’ont pas été très rigoureux. Assimil apparaît dans cette liste avec deux ouvrages, un livre d’Hansi qui n’a jamais figuré dans le catalogue, et L’Allemand sans peine, dont l’auteur est Alphonse Chérel. Ce choix est incompréhensible, mais une autre version de cette liste aux Archives nationales montre ce titre rayé à la main au crayon rouge, précédée d’une croix en guise d’appel de note. En pied de page, la mention manuscrite de La pratique de l’allemand corrige l’erreur imprimée. Cette méprise a pu avoir des conséquences fâcheuses pour l’activité de la maison d’édition : L’allemand sans peine est désormais un des rares titres qui se vendent bien, pour des raisons que chacun devinera (sans peine). Mais la présence de l’occupant n’est pas la seule raison : la méthode Assimil d’allemand est envoyée dans les camps de prisonniers en Allemagne et, à partir de 1943, elle sera un outil précieux pour ceux qui n’arriveront pas à se soustraire au Service du Travail Obligatoire (STO).

Remerciements : Jean-Loup Chérel, Pascal Fouché, Gael Eisman, Bénédicte Vergez-Chaignon, Gaël Eismann, Stefan Martens, Agnès Seguin, Les archives départementales du Val-de-Marne.
- Pascal Fouché, l’édition française sous l’Occupation, Bibliothèque de littérature française contemporaine, 1987. ↩︎
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