Dernier épisode de notre série « Assimil et la littérature » : en 1970, un ex-taulard et un matheux pataphysicien, le tandem Alphonse Boudard-Luc Étienne, rend hommage à la méthode Assimil en publiant La Méthode à Mimile, pastiche et parodie qui propose d’apprendre l’argot à la manière d’Alphonse Chérel.

En 1974, La Méthode à Mimile entre dans la collection du Livre de Poche, quatre ans après sa parution originale (La Jeune Parque, 1970). Ce passage en poche prouve que le pastiche du tandem Alphonse Boudard-Luc Étienne a été un important succès de librairie en grand format. Au milieu des années 70, les tirages du Livre de Poche (propriété d’Hachette), s’ils ne sont plus aussi spectaculaires que dans les années 50 et 60, restent très conséquents. En 1965, grâce à son réseau très dense (notamment dans les gares), les Messageries Hachette pouvaient mettre une nouveauté en place dans 25000 points de vente… L’édition de poche de La Méthode à Mimile est en tous points identique à l’édition princeps, à l’exception d’un texte liminaire, anonyme, sous la présentation des deux auteurs, et qu’ils semblent avoir rédigé :
« Voulez-vous entraver et dévider le jars [NdR : Voulez-vous comprendre et parler l’argot] comme un vrai malfrat ? Étudiez donc la méthode à Mimile qui, s’inspirant de son illustre devancière la Méthode Assimil, vous apprendra sans peine et en cent leçons l’art et la manière de parler argot avec assez d’aisance pour comprendre n’importe quel truand (au cas où la malchance vous précipiterait au fond d’un cachot, à moins que ce ne soit la soif qui vous ait contraint  à entrer dans quelque troquet hanté par des truands).
Certains vont jusqu’à traiter de langue artificielle le français enseigné dans les écoles, la langue populaire étant à leurs yeux et leurs oreilles le vrai français. Et de fait, usant largement de la syncope, de l’apocope, de la métaphore et d’autres subtilités inventoriées par les grammairiens et inventés par les gavroches du pays, l’argot est une langue vivante dotée de force, de couleur et d’attrait. »

Un hommage paradoxal

La Méthode à Mimile d’Alphonse Boudard et Luc Étienne entretient un rapport ambivalent, paradoxal, à la méthode Assimil. Conçu par les deux auteurs avec l’entière approbation de la famille Chérel, c’est à la fois un magnifique et « joyeux hommage », mais surtout un pastiche à tendance parodique qui témoigne de la notoriété de la méthode Assimil à cette époque, et qui l’amplifie.
Mais ce succès public a aussi, sans doute à son corps défendant, ringardisé un peu la marque : en lui faisant cette publicité, les deux auteurs la figent dans une époque déjà lointaine, d’autant plus que la langue d’apprentissage n’est autre que l’argot, une langue dans la langue. La faute en partie à « Mimile », un diminutif d’Émile, certes sympathique, mais qui ne respire pas la modernité. De 1900 à 1957, Émile est un prénom qui ne quitte jamais le top 100 des prénoms les plus populaires en France ; en 2022 seuls un peu plus de 300 garçons ont reçu ce prénom (satistiques de l’INSEE, fichier des prénoms).
Quant à l’argot, « la langue de “la masse parlante, haletante et gesticulante1” », c’est un sociolecte et un cryptolecte tout à la fois ; comme tout usage langagier limité à un groupe social, il tombe plus rapidement en désuétude que les formes de la langue plus standardisées. Et c’est la raison pour laquelle il devient encore moins compréhensible pour les générations suivantes car, comme l’affirment Boudard et Étienne, « l’argot est une langue vivante ». Et à l’instar des autres langues vivantes elle évolue, se transforme, accueille de nouvelles expressions, en abandonne d’autres dans un mouvement infini. De ce point de vue aussi, La Méthode à Mimile – l’argot sans peine est un document précieux, témoin d’une époque et de pratiques scélérates révolues.
Un exemple sur une spécialité bien connue de Boudard ? « Se morganer un coffio » signifie en français courant « se procurer le contenu d’un coffre-fort » (pp. 194-195) : plus personne aujourd’hui, dans la pègre ou le Milieu, ne saurait traduire cette phrase en français parlé, dans quelque registre que ce soit.

Comment travaillaient Boudard et Étienne

Tout séparait Alphonse Boudard de Luc Étienne et pourtant, tout dans l’amour de la langue les réunissait. Boudard était un enfant naturel qui manquait de tout, il avait le certificat d’études, Étienne avait fait des études supérieures en mathématiques et en physique. Le premier avait été truand, taulard et tubard à Paris et en banlieue, le second professeur toute sa vie dans un lycée et une université de province… L’un était un personnage public et populaire, apprécié des médias et des critiques, l’autre un savant à l’existence discrète et peu tapageuse…  Ainsi voit-on quelques fois Boudard présenter le livre à la télévision (comme dans cette vidéo où il donne un cours d’argot à des élèves, ou cette autre où il affranchit la présentatrice Monique Lefebvre, qui n’entrave que dalle à l’argot), mais aucune archive de Luc Étienne à L’INA.


Comment les membres de ce duo improbable se sont-ils répartis le travail sur La Méthode à Mimile ? Nul ne le sait, mais il est aisé d’imaginer que l’apport lexical était principalement le fait de Boudard, qui se disait « bilingue français-argot », avait côtoyé des ouvriers typographes (il avait été apprenti dans la fonderie Deberny-Peignot, dont l’histoire remonte à Balzac), des soldats et des résistants, des malfrats en préparant ses casses (je parle de vols, pas de casses typographiques), des personnages interlopes en prison ou au sanatorium. Comme ses amis s’appelaient Frédéric Dard ou Albert Simonin, on peut aussi imaginer que leurs connaissances de l’argot s’enrichissaient mutuellement jusqu’à former un véritable trésor de la langue verte, qui dépassait largement les années 60. Dans le cas d’Albert Simonin, il est probable que le scénariste des Tontons flingueurs avait suivi avec passion la création de La Méthode à Mimile, puisqu’on trouve cette remarque fameuse dans une note en bas de page, dans l’introduction : « Albert Simonin, lisant par-dessus notre épaule, nous fait remarquer que la “Méthode à Mimile” peut également, en lisant “à l’envers” rendre service au truand désireux d’apprendre le beau langage, que ce soit pour séduire une femme du monde ou pour produire une meilleure impression sur les jurés à qui il va avoir affaire. »
Avec sa grande culture littéraire et scientifique, Luc Étienne ne devait pas être en reste sur le plan du vocabulaire, mais on peut supposer que sa valeur ajoutée se trouvait surtout dans la structure de l’ouvrage et le respect des codes du pastiche de la méthode Assimil. Les deux auteurs n’ont pas seulement écrit les dialogues, ils ont aussi ont habilement intégré des dialogues tirés de romans ou d’œuvres existantes (Queneau, Vian, Boudard lui-même…) et même un inédit de René Biard, dont ils proposent une version savoureuse en français châtié. Remarquons enfin que ce pastiche, parmi tant d’autres (voir à ce sujet l’épisode 2 de notre série, « Pasticher sans peine ») est le plus fidèle à la pédagogie créée par Alphonse Chérel, présentant cent leçons sous forme de dialogues en conservant la mise en pages unique de la méthode Assimil (le dialogue d’origine en fausse page, le dialogue « traduit » en belle page), des notes culturelles, des précisions pour la prononciation, des exercices, les petits dessins (signé Dédé), etc.

Boudard, le pied-nickelé des lettres

Alphonse Boudard. DR

Alphonse Boudard (1925-2000) est né à Paris, rue de la Convention dans le XVe arrondissement, mais il est élevé jusqu’à l’âge de 7 ans chez des paysans, dans le Loiret. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint la résistance (réseau Navarre) et participe à la Libération de Paris. Il reçoit la croix de Guerre à 19 ans des mains du Maréchal de Lattre de Tassigny. Après la guerre, Boudard écrit quelques romans lestes (qu’il renie complètement quelques années plus tard) dont le caractère pornographique lui valent ses premiers démêlés avec la justice, mais son passé de résistant lui permet d’être amnistié par le président Auriol. Ses compétences de forceur de coffre-fort étant prisées par le milieu, il tombe pour un casse au chalumeau et rejoint la prison de Fresnes. Mais c’est à l’hôpital et au sanatorium que le prisonnier tuberculeux achève ses années de réclusion (de 1948 à 1961). Boudard une fois libéré ne perce plus de coffres-forts mais dans la littérature : Michel Tournier le remarque et fait éditer La Métamorphose des cloportes chez Plon. C’est le début de sa seconde carrière, celle d’un écrivain à succès, grand styliste et conteur incomparable, dont la plume est trempée dans l’argot et qui s’inscrit dans une tradition bien française qui va de Rabelais à Louis-Ferdinand Céline en passant par Villon.

Luc Étienne. DR

Luc Étienne, maître en langue des oiseaux

Luc Étienne, de son vrai nom Luc Étienne Périn (1908-1984), est bien moins connu du grand public que Boudard, mais son legs n’en pas moins important. Né à Neuflize dans les Ardennes, il suit ses études à Charleville-Mézières avant d’enseigner les mathématiques au lycée Roosevelt de Reims à partir de 1945. Virtuose de la langue des oiseaux, des jeux langagiers et de la littérature à contraintes, il devient secrétaire de la chronique de contrepèteries du Canard Enchainé (l’album de la comtesse, créée en 1951) en 1953 et le restera jusqu’à sa mort en 1984. Il publie justement L’Art du contrepet en 1957, devenu un classique du genre. Mais c’est dans le genre du palindrome que Luc Étienne s’illustre tout particulièrement. Le palindrome est une suite de signes lisible de gauche à droite ou de droite à gauche. Il en existe dans toutes les langues depuis des siècles, mais Luc Étienne se distingue en inventant le palindrome phonétique, qui est comme son nom l’indique un palindrome basé sur la, prononciation seule et non le graphisme (ici, la maîtrise de l’API peut aider). Exemple : Obélix [ɔbeliks] inversé donne « ce qu’il est beau ! » [skilebɔ]
Ces palindromes de nature orale ont donc vocation à être enregistrés. Ce travail se prolonge avec les Palindromes bilingues (Cymbalum Pataphysicum, 1984), tout aussi impressionnants : de droite à gauche, le texte se lit en français, mais quand on le lit de gauche à droite, le même texte est en anglais.

Membre du Collège de ‘Pataphysique comme Ionesco, l’autre grand pasticheur de la méthode Assimil (La Cantatrice chauve), Il entre tout naturellement à l’Oulipo en 1970 (sur une photo, dans le catalogue de l’exposition que lui a consacré la Bibliothèque Municipale de Reims, Luc Étienne : ingénieur du langage, on le voit aux côtés de Raymond Queneau et François Le Lionnais pendant une séance de l’Oulipo à Reid Hall), mais contrairement à d’autres figures de l’Oulipo, ses ouvrages sont épuisés ou difficiles à trouver.

Décalages comiques

Un des grands plaisirs comiques de La Méthode à Mimile réside dans le choc des registres et la distance entre le dialogue en argot et sa version en français courant, bien plus châtiée et euphémistique qu’elle ne devrait. Exemple avec un extrait de la très gauloise 15e leçon :

LA GONZESSE (fin)
1 — Lorsque la nana s’est déloquée, 1 Quand la belle s’est dévêtue
2 que tu peux frimer sa chagatte, 2 et que vous pouvez contempler son intimité,
3 fais une descente au panier, 3 abaissez-vous jusqu’à elle,
4 mets-toi une fausse barbe, 4 faites-vous en un postiche,
5 surtout si la gisquette a un tablier de sapeur. 5 surtout si cette jeunesse est parée d’une abondante fourrure.

La Méthode à Mimile, très favorablement accueilli par Raymond Queneau ou par le grand linguiste André Martinet, est devenu un classique de la librairie : il a toujours été disponible depuis sa première publication en 1970. La dernière édition remonte à 1998 (Editions du Rocher).

L’hommage de Jacques Perry-Salkow à Luc Étienne

« Engage le jeu, que je le gagne ! » Telle est la figure de style paradoxale signée Luc Étienne. Palindrome sans rival pour une partie jouée d’avance. Et pourtant, des années plus tard, je me prends à rêver dʼune académie dont la devise serait :

Et ici nul avis ni autre vertu. Ainsi va lʼunicité.

Au cher « ingénieur du langage » qui m’a encouragé dans la voie de l’élevage des « serpents à deux têtes », j’ai nommé les palindromes.

Jacques Perry-Salkow est l’auteur, avec Frédéric Schmitter, du plus long palindrome de la langue française : Sorel Éros (Rivages, 2020).

Remerciements à Jacques Perry-Salkow, Guillaume Pô et Thierry Laget.

  1. selon la belle formule de Raymond Queneau []