Lexit, le mal des mots

Publié le 27/06/2016 par Éditions Assimil
6 commentaires

Brexit - blog Assimil
Tony Bulger, notre spécialiste de l’anglais et citoyen britannique, s’est réveillé vendredi matin sous le choc du Brexit.
Ce cataclysme lui inspire une réflexion linguistique plutôt ironique (également en version anglaise).

L’une des conséquences inattendues du vote sur le Brexit, outre le fait de ne plus pouvoir accéder au marché unique, est que la Grande-Bretagne devra rendre à l’Europe tous les mots qu’elle a adoptés depuis le début de ses relations tumultueuses avec le Vieux continent. En effet, un alinéa peu connu du Traité de Portsmouth stipule que « la langue [du pays demandant le retrait] cesse d’être applicable dans le cadre des négociations et tout élément de cette langue dont l’étymologie n’est pas autochtone devra être rendu à l’Union ». Certes, un Boris Johnson ou un Nigel Farage (dont le nom, d’origine française, est susceptible de rentrer dans le cadre de ce dispositif) peut arguer que l’anglais n’a nullement besoin de mots issus de l’immigration ; il n’empêche que la langue anglaise sera gravement diminuée si cette mesure intervient.

Il suffit de réfléchir pour se rendre compte de l’appauvrissement qui en résulterait. En ce qui concerne le français, environ 45 pour cent du vocabulaire anglais, allant de art, abbey et abdication à union, vain et zigzag seraient perdus par confiscation. Cette diminution toucherait tous les domaines : des arts (music, dance, rhythm, gallery, portrait – sans parler d’impressionism, fauvism, cubism et symbolism) à la justice (judge, jury, court, case) en passant par l’économie (money, treasury, exchequer, commerce) et la diplomatie (attaché, chargé d’affaires, démarche, rapprochement – il n’y aura même plus d’entente cordiale !). Surtout, en cuisine, il faudrait abandonner les petit-four, mille-feuille, meringue, soufflé, mayonnaise, sauce – et même le foie gras (le terme « fat liver » n’ayant jamais vraiment percé les milieux culinaires…).

Mais l’Europe, c’est aussi l’Allemagne – adieu waltz, rucksack, bagel, hamster (de quoi susciter de l’angst) ; les Pays-Bas (apartheid, beaker, blaze, cookie – même LE jeu anglais par exemple, le cricket, est d’origine néerlandaise !) ; l’Italie (de aria à zabaglione, la liste est trop longue) ; l’Espagne (on ne fera plus la fiesta car il y aura un embargo sur la rumba) ; le Portugal (albacore, cashew, jaguar, monsoon) ; la Suède (plus de ombudsman en cas de conflit social ni de moped pour se rendre aux manifestations) – et ainsi de suite, avec un total 23 langues officielles en jeu.

Pour le grec, peut-être pourrait-on négocier – à l’instar des pourparlers ardus sur la dette publique de ce pays irréductible – un délai de quelques années, car la perte serait inestimable dans les domaines des sciences, l’architecture, les arts, la pédagogie, la médicine, et cætera (les mots latins devront-ils être rendus ? Ce sont les Italiens qui décideront).

Bien entendu, l’idée de cet échange de prisonniers lexiques est plutôt pince sans rire (voire tongue in cheek), même si le Brexit risque d’ouvrir la marche à d’autres sorties possibles, tels un Departugal ou un Czechout. Il n’empêche que toutes nos langues sont le reflet d’un processus séculaire et perpétuel d’ouverture, échange et assimilation. Le fait que l’Angleterre (et non la Grande-Bretagne, car l’Écosse et l’Irlande du nord ont clairement exprimé le souhait de rester dans l’Union européenne) ait fait marche arrière vers l’insularité me fait penser de cette réplique prononcée par Jean de Gand – duc d’Aquitaine mais aussi de Lancaster – dans La Tragédie de Richard II de Shakespeare. Non, pas celle qui loue « une heureuse race d’hommes » et « une pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent », mais celle-ci : « That England that was wont to conquer others, Hath made a shameful conquest of itself. » (« Cette Angleterre qui avait coutume d’asservir les autres / A consommé honteusement sa propre servitude « ).

Tony Bulger, le 25 juin 2016

Commentaires

Par Jonathan le 28/06/16 à 0h10

C’est fou la haine des pro-EU ces jours-ci. Appel à faire souffrir les anglais, insultes contre les vieux et les pauvres, contre tous ceux vivant hors des centre urbains, injures contre la démocratie, mensonges éhontés. C’est presque une parodie. Un pas de plus, et c’est l’appel au meurtre des anglais pro-Brexit. Il faut se calmer. Tout cela est grotesque. La haine n’est pas où l’on pense. L’Europe —ou du moins ces médias—, après le communisme et le fascisme n’a pas encore compris l’importance de la démocratie, c’est bien triste que tout cela.

Je vois bien plus d’intelligence dans la personne qui comprend ce qu’est la démocratie en tout temps, que dans celle qui ne l’approuve que lorsque le résultat de celle-ci est en accord avec ses propres principes. Surtout que, contrairement à ce qu’on entend çà et là, il est rare que dans les options proposées lors des élections, une soit complètement mauvaises, comme avec le Brexit. La neutralité serait appréciée.

Par Jonathan le 28/06/16 à 0h16

J’ai mal formulé mon avant-dernière phrase, qui porte à confusion. J’entendais que le leave non plus que le remain n’étaient totalement mauvais ; et que conséquemment, le respect du choix de la population était apprécié, malgré la passion que ce débat peut engendrer.

Pardon encore.

Par Aravinda Jayasundara le 28/06/16 à 14h57

Bonjour Jonathan,

Je cherche en vain dans l’article ci-dessus la haine et la raillerie contre les pro-Brexit que tu sembles y trouver. Il s’agit plutôt de la part de l’auteur d’un clin d’œil, finalement bien sympathique et amusant, et très habile aussi. Anthony Bulger nous rappelle fort à propos que les langues (et l’anglais tout particulièrement) portent les traces parfois bien visibles d’un très ancien et très profond métissage. J’espère au passage que tu n’as pas pris ce qu’il a écrit au tout premier degré.

Si tu voulais exposer ton opinion sur la question du « in » ou du « out » du Royaume-Uni, qui est effet respectable et a été partagée par une majorité des Britanniques qui se sont exprimés jeudi dernier, ce bloc-notes n’était probablement pas le site idéal.
Mais je profiterai de ce que tu as « tiré le premier » 😉 pour dire que de mon côté c’est plutôt dans le camp des vainqueurs d’aujourd’hui que j’ai vu la haine et l’ignorance. Et aussi, une grande inconséquence et un mépris de l’intérêt général au profit des petits calculs personnels (mais ça, on connaît ici aussi…), dont la meilleure preuve est le désarroi perceptible de tous les « chefs », qui reviennent déjà sur une partie de leurs promesses et semblent désormais prêts à tout pour retarder l’issue qu’ils ont eux-mêmes précipitée.

Une fois ces premières constatations faites, reste que c’est aux Britanniques et à eux seuls qu’il appartient maintenant de régler entre eux leurs comptes (et surtout de les faire, avant de payer une addition qui sera peut-être très salée). Je me contente de les plaindre, ceux des deux camps, pour le pitoyable spectacle que vient de donner une partie non négligeable de leur classe politique (soyons sûrs que le show n’est pas près de s’achever, hélas !). On n’attendait vraiment pas ça d’un pays qui par le passé a tant de fois montré le bon exemple…

Bon après-midi,
Michel.

Par Michel BELLON le 28/06/16 à 15h02

Je m’excuse auprès d’Aravinda Jayasundara, que je ne connais pas, bien que ses noms et adresses soient inexplicablement apparus en lieu et place des miens !
C’est en effet bien moi, Michel, qui suis l’auteur du précédent message.
Décidément, j’ai eu beaucoup de déboires techniques au cours des dernières semaines sur ce site…

Par Jonathan le 28/06/16 à 16h43

Bonjour, je n’avais pas du tout en vu ce texte gentil en disant cela, mais bien plutôt le point de vu général présenté partout dans les médias. J’aime d’ailleurs bien les méthode anglaise que M. Bulger a faites : elles me permettent de mettre de l’ordre dans ce que j’avais appris  »sur le tas ». Et j’avais très bien compris le 2e degré de lecture du texte lol. Je ne le visais nullement, tant s’en faut, quelque désaccord qu’il y ait.

C’est un hasard si j’ai écrit mon commentaire ici, je venais de lire quelques articles de journaux français en ligne, et je me suis senti soudain pousser des ailes de tribun (enfin, de tribun assis devant son ordinateur), en lisant ce texte, seulement parce qu’il s’attristait du Brexit —et oui, le lien est mince. Et effectivement, comme vous l’avez dit, ce n’était peut-être pas la meilleure place haha, surtout que ce texte, contrairement à d’autres, est original et gentil. Mais il fallait que mon exaspération et ma tristesse sortissent, et elles sont sorties ici dans ce grand élan oratoire, car on n’a pas besoin d’inscription pour écrire.

Étant québécois souverainiste, j’ai une espèce de sympathie naturelle envers tous les référendum. Et j’estime la façon dont les Anglais et les Écossais acceptent le choix du peuple, qu’importe le résultat ; j’aurais aimé que cela soit comme ça chez nous — et il y a une espèce d’ironie comique dans le fait que les anglais, qui nous ont colonisé, aient un référendum gagnant pour leur souveraineté, tandis que nous, nous avons perdu les nôtres il y a des décennies. Ne voulant pas partir de débat, je vais me retenir pour ne pas argumenter en faveur des nations souveraines :-p .

Sur ce, je vous souhaite sincèrement une bonne journée. 😉

Par Michel BELLON le 28/06/16 à 19h33

Rebonjour Jonathan,

Merci pour ta réponse et les précisions que tu apportes.
Il me semble que tu ne prends pas mon message trop mal, et j’en suis très heureux, car mon intention n’était pas hostile. Disons que j’ai moi aussi réagi en fonction de sentiments que la situation présente peut faire naître.

Je comprends mieux, je crois, la façon dont tu vois les choses, maintenant que je sais que tu es québécois. Il est bien possible que l’écho que cette affaire a suscité au Canada ne soit pas du tout le même qu’en Europe, mais je n’ai pas lu la presse canadienne ou québécoise suffisamment récemment pour en juger vraiment.

Sur le fond, je pense simplement que les apprentis sorciers ont été largement dépassés par les manipulations peu honorables qu’ils ont faites. Certes, la démocratie doit être défendue au quotidien, mais je ne suis pas convaincu que nous ayons assisté à un grand moment dans ce domaine au cours des trois derniers mois. Pour me faire un peu l’avocat du diable, et mettre à contribution un illustre Anglais, qui a d’ailleurs relativement contribué à une idée européenne, je citerai Churchill : « The best argument against democracy is a five minute conversation with the average voter ».

Cela dit, avec les contradictions que cela suppose, et que j’assume, je suis toujours prêt à écouter les revendications des peuples qui souhaitent prendre leur destin en main, comme au Québec, ou en Catalogne. Et si j’ai en définitive un motif de me réjouir de ce qui vient de se passer, c’est bien le fait que les mauvais génies de la politique britannique auront peut-être contribué de façon décisive à l’essor de l’Écosse !

Pour terminer plus dans la ligne de ce bloc-notes, je dirai que la perspective d’une indépendance de ce pays nous vaudra peut-être, à terme, la publication par Assimil d’un volume sur le gaélique. Croisons les doigts !

Bonne soirée,
Michel.

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