Entretien avec Salikoko Mufwene

Publié le 20/06/2017 par Éditions Assimil
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Originaire de la République Démocratique du Congo, Salikoko Mufwene est professeur de linguistique à l’Université de Chicago depuis 1992, un spécialiste du créole et un des pionniers de l’écolinguistique ou écologie linguistique (aux côtés d’Albert Bastardas-Boada, de Louis-Jean Calvet ou de Peter Mülhlhäuser). Cette branche de la linguistique étudie les langues et leur rôle dans une communauté donnée au sens large de ce terme, comme on étudie de façon indivisible un biotope, les espèces qui y vivent et les rapports que tous entretiennent les uns vis-à-vis des autres. Salikoko Mufwene a surtout publié des ouvrages et des articles en anglais (et un peu en français) et c’est la raison pour laquelle sa pensée est peu connue en France en dehors du cercle des linguistes et des universitaires. Raison de plus pour s’entretenir avec lui et vous faire découvrir les sujets de recherche qui lui tiennent à cœur.

Assimil : Une question rituelle qui ouvre presque tous les entretiens sur ce blog : combien de langues parlez-vous et quelles sont-elles ?
Salikoko Mufwene : L’une de mes deux langues maternelles et ma langue ethnique est le kiyansi (Bantu B85, selon la classification de Malcolm Guthrie 1953). Je n’ai pas eu l’occasion de le parler depuis à peu près dix ans maintenant. Ma compétence dans cette langue est en attrition, ou devrais-je plutôt parler d’atrophie, pour être consistent avec mon approche écologique de l’évolution linguistique. Je parle de temps en temps kikongo-kituba (connu aussi kikongo ya leta ‘ kikongo de l’Etat’ ou kikongo ya bulamatadi ‘kikongo du casseur de pierres’— voir Mufwene 2009), vernaculaire urbain de la petite ville où j’ai grandi et langue véhiculaire de la région où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 19 ans. Je parle français et plus couramment l’anglais maintenant, ce dernier étant devenu mon vernaculaire depuis à peu près 37 ans et ma langue professionnelle principale. J’ai appris à parler lingala aux Etats-Unis, où je vis depuis 1974, en interagissant avec des Congolais lingalaphones. Je pourrais me débrouiller en gullah, le créole des Etats de la Caroline du Sud et de la Géorgie aux Etats-Unis, si ma vie dépendait de cela. Je comprends le créole jamaïcain et je lis le portugais et l’allemand avec un dictionnaire, si je veux bien comprendre le contenu de certains articles, mais je ne pourrais pas du tout survivre dans une situation où ma vie dépendrait de mes compétences dans ces langues, bien que j’aie passé un examen de lecture scientifique en allemand il y a 40 ans à peu près, pour avancer dans ma formation doctorale en linguistique.

A : En quoi votre multilinguisme vous a-t-il aidé tout au long de votre vie professionnelle, et surtout en tant que linguiste ?
SSM : C’est particulièrement dans l’étude des phénomènes de contact de langues que je crois que mon plurilinguisme m’a été le plus utile. Je peux généralement me demander si certaines hypothèses avancées par des linguistes pourraient expliquer des évolutions que j’ai vécues ou observées dans ma vie, ou si les phénomènes en question ressemblent à mes expériences personnelles ou à d’autres que j’ai observées. J’ai appris certaines langues en immersion (« naturalistic learning » en anglais) et certaines autres à l’école.
La dernière approche n’est pas toujours adaptée à des situations pratiques ; et les résultats dépendent de plusieurs facteurs, y compris l’aptitude de l’apprenant à apprendre une autre langue et une autre culture, la compétence du professeur dans la langue (s’il n’est pas locuteur natif), s’il tient compte ou pas du background linguistique et culturel de l’apprenant, s’il tient compte des besoins pratiques de l’apprenant, si le manuel est adapté aux besoins de l’apprenant, s’il y a ou non des moyens technologiques qui peuvent faciliter l’apprentissage, etc.
Les hypothèses qui sont souvent avancées sur les phénomènes de contact de langues sont typiquement basées sur les pratiques occidentales où on tend à apprendre une langue seconde auprès d’un instructeur, donc à l’école. Elles ignorent que l’« apprentissage sauvage » (comme on le dit en français pour apprentissage non guidé) ne jouit pas de l’aide que l’enseignant apporte à l’apprenant, qui doit inférer les principes et les contraintes d’usage des locutions, simples ou composées, par lui-même. Par contre, dans le cas des « anglais indigénisés » ou des « français africains », par exemple, la contribution de l’instructeur non natif dont la variété de langue diverge des normes européennes (belge, luxembourgeoise, suisse, et française) n’est pas du tout à négliger, tout comme l’écologie culturelle non européenne où l’apprentissage a lieu. En bref, mon expérience me permet de (re)poser certaines questions autrement que mes collègues qui ont développé leur plurilinguisme différemment de moi ou sont restés monolingues.

A : Votre spécialité est l’écologie des langues. Comment peut-on la définir ? Et comment en êtes-vous venus à vous intéresser à ce domaine très précis de la linguistique ? Plus jeune, l’histoire naturelle et Darwin vous passionnaient ?
SSM : Il faut commencer par l’interprétation du concept « écologie » en tant qu’ENVIRONNEMENT. En ce qui concerne les langues comme outils de communication dans les populations humaines, on l’interprète généralement, à l’instar de C.F. Voegelin, F.M. Voegelin & Noel W. Schutz, Jr. en1967 et d’Einar Haugen en 1971, comme la société dans laquelle une langue est utilisée. On doit alors faire attention à la structure de la population, qui détermine quels individus interagissent avec quels autres, si les relations entre ces derniers sont égalitaires ou non, qui impose sa langue ou sa variété langagière et ses normes sur qui, la mesure dans laquelle le groupe minorisé socioéconomiquement ou politiquement peut ignorer le groupe au pouvoir dans ses interactions langagières, ou s’il y a un système de ségrégation qui limite au maximum les interactions entre groupes.
On peut ajouter à tout ceci des facteurs relevant de la différence d’âge et de niveau d’éducation entre locuteurs, de leur genre (s’ils sont des femmes ou des hommes), ainsi que les différences dans leurs pratiques culturelles… et pourquoi pas le type d’économie dominante (formelle et non formelle) dans laquelle la population adulte évolue évidemment de façon variable. Les facteurs qui permettent de rendre compte du comportement linguistique des locuteurs individuels et des populations varient d’une situation à une autre et ne peuvent ainsi pas être déterminés a priori.
Et les choses deviennent plus complexes quand on se rend compte que les individus sont chacun influencés par leur histoire personnelle et que les tendances que les experts associent aux groupes sont des généralisations qui omettent, pour des raisons pratiques, les différences inter-idiolectales. Même l’émergence de ces tendances communautaires méritent plus de compréhension, pour les raisons suivantes. Comme je l’explique dans mon livre Language Evolution : Contact, competition and change (2008), chaque locuteur a une histoire interactionnelle particulière qui façonne son comportement linguistique et langagier ; les interlocuteurs de chacun ne forment pas des groupes identiques, car le choix des interlocuteurs et la fréquence des interactions avec chacun d’entre eux ne sont pas les mêmes ; les accommodations ne se font pas toujours dans la même direction, etc. Pourtant il émerge des normes communautaires qui justifient le regroupement des idiolectes sur le modèle des ressemblances familiales. C’est un phénomène que les modélisateurs pourraient nous aider à mieux comprendre, nous permettant de visualiser entre autres des dynamiques variables de nos interactions les uns avec les autres.
Ce qui est aussi intéressant dans tout ceci est que lors de leurs échanges les interlocuteurs cherchent surtout à se faire comprendre dans le hic et nunc de leurs interactions et non pas à développer des normes communautaires. Ils font des ajustements mutuels selon les contextes interactionnels. Cependant, il n’empêche que des normes communautaires émergent, bien que, comme le prévoit la théorie de la complexité, ces normes sont plutôt éphémères — ce qui explique pourquoi il y a des changements linguistiques. Il est absolument nécessaire de comprendre les dynamiques de coexistence des idiolectes, donc des variantes qu’ils incarnent, et la direction évolutive que produisent les accommodations que les locuteurs se font les uns aux autres.
On doit ainsi comprendre les écologies des interactions linguistiques et langagières pour expliquer les changements structurels que subissent les langues. Quels facteurs déclenchent ces derniers? Ceux qui font la linguistique historique ne nous le disent pas le plus souvent, bien qu’ils décrivent clairement les (genres de) changements qui ont eu lieu ! Une population qui parle la même langue pourrait être continue dans le temps et être identifiée par le même nom (un peu comme les équipes de sport), mais les individus dont elle consiste ne sont pas toujours les mêmes, ni leurs dynamiques d’interactions. Les locuteurs natifs acquièrent la langue en immersion, c’est-à-dire en interagissant, alors que les inputs linguistiques sont à la merci de la qualité de la perception et de la reproduction. Nos anatomies ne sont pas calibrées identiquement ! Le linguiste américain Roger Lass observait en 1997 qu’il n’y a pas de réplication parfaite dans la transmission des langues, ce qui corrobore l’observation d’Antoine Meillet en 1929 selon laquelle la transmission d’une langue est en fait un processus de reconstruction, nécessairement imparfaite, de la langue en question.

les langues telles que les linguistes les étudient sont des construits de convenance qui n’existent pas plus que les espèces biologiques.

C’est en effet ainsi que les linguistes parlent d’idiolectes comme variantes individuelles de la langue commune. J’observais dans mon livre The Ecology of Language Evolution (2001) que les langues telles que les linguistes les étudient sont des construits de convenance qui n’existent pas plus que les espèces biologiques, qui sont postulées pour capter des caractéristiques communes des organismes. Oui, je considère les idiolectes comme la contrepartie des organismes en biologie. Donc, pour ne pas entrer dans trop de détails, la plupart des changements linguistiques ont leurs origines dans les changements que produisent les locuteurs dans leurs idiolectes à cause des différences de perception/reproduction et les influences des écologies sociales auxquelles ils sont exposés. Comme je l’explique ci-dessous, les locuteurs constituent eux-mêmes les écologies les plus directes qui influencent la vie et les structures d’une langue.
La relation symbiotique qui existe entre une langue et ses locuteurs nous fait souvent perdre de vue le fait que les individus sont eux-mêmes des écologies et les propres créateurs de leurs langues. Ceci devient plus évident quand on étudie l’émergence phylogénétique des langues. Celle-ci a toujours dépendu de la capacité mentale et de l’anatomie humaine. Nos ancêtres hominidés d’il y a 300 000 ans (comme le suggère la découverte la plus récente des fossiles de Homo sapiens) ne pouvaient communiquer linguistiquement comme nous, parce qu’ils ne vivaient pas les mêmes pressions cognitives que nous.
Pour moi, il faut concevoir du langage comme une technologie que l’être humain a développé par la domestication de sa propre anatomie, l’esprit se servant d’un appareillage convenable (la la langue, le larynx, les dents, etc.) pour développer un système très productif et utilisable même dans des conditions bruyantes. Notons en passant que les langues ont été développées non seulement pour communiquer des informations d’une façon explicite, riche, et souvent nuancée mais aussi pour en assurer la transmission la plus fidèle possible. Mais pour revenir à la question sur l’écologie des langues, l’anatomie et la capacité mentale humaines constituent l’écologie la plus directe tant dans l’apprentissage que dans la production de la langue. L’esprit fonctionne aussi comme filtre des autres écologies mentionnées ci-dessus, qui sont plutôt indirectes.

A : Une des images les plus frappantes que vous avez développée est celle de la langue vue comme un parasite dont nous sommes les hôtes. En quoi cette métaphore est-elle pertinente et quelles sont ses limites ?
SSM : Les langues n’ont pas de vie indépendante de leurs locuteurs. Comme je l’ai suggéré dans ma réponse à la question précédente, ce sont les locuteurs qui les produisent, les façonnent selon leurs besoins de communication, et d’une certaine façon déterminent leur ‘destin’. S’ils ne les parlent plus, elles finissent par s’oublier jusqu’à éventuellement mourir. La mort arrive dans les cas où toute la population s’engage dans le processus de l’oubli et les adultes ne la transmettent pas à leurs enfants.
Dans le cas de changements écologiques indirects, par exemple une situation de contact de peuples où la population alloglotte s’approprie la langue d’une population économiquement ou politiquement dominante, le groupe alloglotte a tendance à modifier la nouvelle langue sous l’influence de son ancienne langue et des pressions écologiques culturelles dans lesquelles ses membres adaptent la nouvelle langue. C’est ainsi que se sont développées les langues romanes suite à l’appropriation par les Celtes du latin vulgaire comme vernaculaire dans une bonne partie de l’Empire Romain Occidental. C’est aussi ainsi que les parlers créoles sont nés. C’est de la même façon qu’ont émergé les français d’Afrique, et ainsi de suite pour beaucoup, si pas toutes, les langues modernes.
Ces évolutions sont plus prononcées quand la population alloglotte est majoritaire et est ségréguée socialement et/ou géographiquement des locuteurs d’héritage. On reconnaîtra d’autres situations semblables qui ne correspondent pas littéralement à ce que je résume ici, mais tout montrera que les rapports entre langues et locuteurs sont semblables à celles entres les virus et leurs hôtes en biologie, bien que les virus aient des origines externes aux hôtes qu’ils colonisent. Si non, ma métaphore explique le rôle important que jouent les locuteurs comme déclencheurs des changements linguistiques, même si eux-mêmes sont souvent des médiateurs d’autres influences écologiques.

A: L’analogie entre les langues et le vivant n’est pas forcément une idée nouvelle puisque celles-ci ont souvent été ordonnées comme des êtres vivants sur arbres phylogénétiques, avec toutes les dérives que Jean-Paul Demoule, entre autres, a démontré dans son livre sur les Indo-Européens. En quoi votre approche est-elle fondamentalement différente ?
SSM : Je ne peux vous dire de quelle façon et à quel point mon approche diffère de celle de Demoule, parce que je suis embarrassé d’admettre ne pas avoir lu son livre. Je veux aussi souligner que la ressemblance entre mon approche à l’évolution linguistique et les études de l’évolution biologique n’est pas à voir dans les arbres phylogénétiques mais plutôt dans le rôle que l’écologie opère sur les variantes d’une espèce pour changer sa composition ou sa nature et donc dans la comparaison de la langue à l’espèce biologique, dans la catégorie des virus. Notons aussi que Charles Darwin se serait inspiré des travaux d’August Schleicher ou d’autres linguistes de la première moitié du XIXe siècle pour développer ses représentations taxonomiques arborescentes.
On peut en effet retrouver des précédents de mon approche au XIXe siècle, par exemple chez Hermann Paul (1880), qui avait aussi comparé les langues aux espèces biologiques et les normes communautaires aux moyennes des caractéristiques structurelles idiolectales dans une communauté, compte tenu de la variation inter-idiolectale. Paul était en fait exceptionnel de ce point de vue, car le paradigme depuis son temps était de comparer les langues aux organismes. Or ceux-ci ne permettent pas de mettre en lumière la variation intra-langagière et le fait qu’une langue évolue généralement de façon non uniforme. Les évolutions qu’on observe dans un dialecte, un ethnolecte, ou le parler d’un certain groupe d’âge ne se confirment pas nécessairement dans toute la langue en question. Les langues n’évoluent pas uniformément. Et les linguistes du XIXe siècle ne parlaient pas d’écologie non plus. Voilà deux points où mon approche diffère de celle de mes prédécesseurs.

A : Vous êtes aussi un spécialiste du créole. Que nous enseignent les créoles sur la naissance, la vie et la mort des langues en général ?
SSM : L’étude de l’émergence de créoles nous invite à revisiter pas mal de pratiques et de positions dans la linguistique historique et génétique, notamment concernant le rôle du contact des langues dans les changements linguistiques et la spéciation langagière. Sans contact de populations parlant des langues différentes, les langues romanes ne seraient pas nées, l’anglais n’aurait pas émergé, les langues indo-européennes que nous connaissons aujourd’hui n’auraient pas vu le jour non plus, etc. La naissance de nouvelles langues s’opère souvent en concomitance avec la mort de langues, comme dans le cas des créoles, où les esclaves africains ont perdu leurs langues d’héritage, et dans celui des langues romanes, où les Celtes (Gaulois et Ibériens) ont aussi perdu leurs langues d’héritage. Dans le cas de l’anglais, les Celtes ont perdu leurs langues pendant l’expansion de la nouvelle langue… et bien sûr les Celtes Britanniques ont aussi influencé certaines variétés de l’anglais, notamment en Ecosse et en Irlande.
En ce qui concerne les changements structurels, j’ai proposé d’aborder la question en termes de « feature pool » (« bassin de traits », comme le traduit Robert Nicolai), où des variantes disponibles pour une même fonction se retrouvent en compétition ; et les locuteurs opèrent une sélection selon leurs préférences ou leurs habitudes. La sélection est contrainte par l’écologie des interactions entre locuteurs. Ceci devrait nous conduire à reformuler l’interprétation des changements présentés jusqu’ici comme A = B/C (A s’est transformé en B dans l’environnement C). Il me semble plus adéquat de dire plutôt que B s’est imposé sur A là où ils étaient en compétition dans l’environnement C, c’est-à-dire que l’environnement C a favorisé B par rapport à A. Cette reformulation me paraît plus correcte car elle saisit le fait qu’il y a eu un temps où A et B devaient être des variantes, peu importe si l’alternance était un phénomène de transition ou une pratique que les locuteurs venaient d’abandonner à cause de changements dans l’écologie de la pratique de leur langue. La formule traditionnelle évoque une sorte de formule magique, car on doit se demander pourquoi A serait devenu B mais pas C.
A mon avis, au lieu de traiter l’émergence des créoles comme une évolution exceptionnelle (voir Michel DeGraff 2003 au sujet de et contre l’exceptionnalisme des créoles), nous devrions voir une occasion de faire de la linguistique historique et génétique qui explique pourquoi les changements ont eu lieu, notamment quels facteurs ont influencé leur direction évolutive.

A : Une de vos idées fortes repose aussi sur la fonction de chaque langue qui lui permet ou non de vivre, survivre ou au contraire la mène à la destruction. Quels sont les exemples les plus récents ?
SSM : Comme je l’ai dit ci-dessus, pour moi une langue est un outil, une technologie qu’une population a développée pour servir ses besoins de communication tels que déterminés par leurs interactions sociales, leurs croyances, leurs relations à leur écologie naturelle-physique, et leurs besoins professionnels, tout en indexant aussi leur identité ethnique ou nationale. J’explique ceci dans, entre autres, mon article « Language as technology: some questions that evolutionary linguistics should address » (2013).
Mais il se fait aussi que cette écologie complexe de l’usage de la langue évolue et est parfois affectée par la présence d’une autre langue ou plusieurs autres. Il est possible que, comme dans les anciennes colonies européennes d’exploitation, cette nouvelle langue s’utilise seulement ou principalement dans des domaines non traditionnels, comme l’administration coloniale, des institutions judiciaires nouvelles, un système scolaire non traditionnel, un marché du travail tout nouveau surtout administratif ou plus généralement de col blanc. Dans ce cas, il émerge une division du travail entre les deux langues qui coexistent sans problème, la nouvelle langue servant aussi de lingua franca pour la nouvelle élite socioéconomique, surtout dans la communication avec la nouvelle population au pouvoir. Il est d’ailleurs frappant que les anciennes colonies ont maintenu le même régime langagier même après que les colonisateurs aient cédé le pouvoir politique et administratif aux indigènes !
Dans les anciennes colonies de peuplement, aux Amériques et en Australie en particulier, la langue dominante européenne a fini par pénétrer dans tous les domaines de communication, d’abord parmi les colons européens (allemands, irlandais, italiens, etc.) et les esclaves, et puis parmi les indigènes. Dans ces cas, le contact a aussi déclenché une compétition entre les langues en contact, rendant redondantes ou inutiles les langues des groupes économiquement et politiquement faibles. Si le nouveau régime socioéconomique permet l’assimilation sociale, même les fonctions purement sociales des populations faibles s’érodent. Selon le cas, les membres intégrés à la nouvelle société peuvent perdre leur identité ethnique traditionnelle, comme ce fut le cas des colons européens, ou peuvent la garder autrement que par la langue, comme pour les indigènes, qui restent souvent marginalisés, ou les immigrants non européens. Dans tous ces cas, pour ceux qui changent de langues, le vernaculaire d’héritage perd ses fonctions et, comme tout outil qui peut être remplacé par un autre que les gens trouvent plus utile, elle est abandonnée et meurt. Notez que les vieux outils en fer se rouillent. Les langues quand à elles tombent en attrition ou atrophie, et puis on les oublie. C’est leur mort.
J’ai choisi des exemples de la colonisation du monde non européen par les Européens parce que c’est d’eux que les linguistes parlent le plus souvent maintenant. J’aurais pu discuter le cas de la colonisation d’une grande partie de l’Europe Occidentale par les Romains, la colonisation de l’Angleterre par les Germaniques, l’expansion des Hans en Chine, la dispersion des Bantu (au détriment des langues des Pygmées et des Khoisans), et celle des Arabes en Afrique du Nord (au détriment des langues telles que le berbère/l’amazigh et le touareg), etc. On connaît aussi des cas en Afrique où, à cause des changements climatiques, des populations ont cherché refuge chez leurs voisins et ont adopté leurs langues.
J’ai proposé, du point de vue de l’écologie des langues, une approche fonctionnelle de la vitalité des langues. Je n’aime pas me limiter au sujet du péril et de la mort des langues. Pour bien comprendre ces phénomènes il faut aussi comprendre les facteurs écologiques, surtout ceux ayant trait à la structure socioéconomique des populations, qui favorisent les langues qui sont devenues dominantes. Cette perspective nous permet aussi de comprendre la compétition qui a eu lieu au niveau des langues impériales, par exemple entre l’anglais, l’espagnol, le français, et le portugais. Ainsi on doit se demander pourquoi l’Organisation Internationale de la Francophonie se soucie de l’expansion mondiale de l’anglais comme langue impériale, alors que les Hispanophones et les Lusophones y semblent plutôt indifférents. Est-ce que nous devrions craindre que le mandarin ou l’hindi se répandent de la même façon que l’anglais ? Y a-t-il des facteurs écologiques qui nourrissent cette crainte ? En ce moment, c’est la demande et le pouvoir d’achat, plutôt qu’une forme quelconque de colonisation, qui semblent favoriser l’expansion des langues impériales. Pour tout occidental qui apprend le mandarin comme langue étrangère et donc comme lingua franca, il y a un nombre encore plus grand de Chinois et d’Indiens qui apprennent l’anglais ! L’anglais reste ainsi dominant mondialement.

A : Plus récemment vous avez travaillé sur l’économie des langues et je crois que vous avez même un livre en préparation sur ce sujet. Pouvez-vous nous en dire davantage.
SSM : Comme le suggèrent mes réponses précédentes, il y a pour moi un aspect de l’être humain que l’on devrait caractériser d’« homo economicus » comme le fait d’ailleurs Michel Foucault. Les activités économiques des gens influencent leurs choix de langues en même temps qu’elles déterminent, dans leurs trajectoires sociales et géographiques, avec quelles autres personnes ils interagissent et lesquels ils accommodent linguistiquement. De plus en plus les économistes se demandent dans quelle mesure les pratiques langagières de la population adulte influencent le développement économique d’une nation. On doit se demander si le multilinguisme d’une population est nécessairement un obstacle au développement économique. Et le développement économique est-il nécessairement dangereux à la vitalité des langues parlées par de petites populations ou groupes minoritaires ? Ou cela dépend-il aussi de la structure de population ? Où se situe la langue de la formation scolaire dans cette problématique ? Et, pour commencer, de quelle économie parle-t-on ?
Cécile B. Vigouroux, professeure de sociolinguistique à Simon Fraser University (au Canada), et moi avons organisé en juin 2014, à Paris, une conférence interdisciplinaire réunissant des économistes et des linguistes pour discuter de la relation entre économie et langues. Pour moi, c’est une extension logique de ma recherche sur l’écologie des langues et de la recherche que j’ai faite plus spécifiquement sur la globalisation économique et la vitalité des langues. Pour Vigouroux c’est une extension de ses recherches sur le rôle des facteurs économiques dans le comportement linguistique des migrants. Nous avons cru utile de pourvoir un forum où les économistes et les linguistes dont les intérêts scientifiques se recouvrent d’entrer en conversation les uns avec les autres. Il est intéressant de découvrir à quel point nous devons nous éduquer mutuellement pour devenir vraiment interdisciplinaires. C’était le but de notre conférence, co-financée par l’Université de Chicago et par le Collegium de Lyon. Nous sommes en train de finaliser les actes de la conférence, que nous souhaitons voir publiés d’ici l’année prochaine.

A : Une question plus personnelle pour finir. On a appris il y a quelques jours que Paris n’est plus la capitale francophone du monde, mais que c’est désormais Kinshasa. Qu’est-ce que cette information vous inspire ?
SSM : La réponse à cette question, que je trouve personnellement amusante, compte tenu de mes origines et de mon histoire linguistique, dépend de comment on caractérise un territoire de francophone, anglophone, etc. Je pense aux cartes géographiques où les pays identifiés comme francophones ont la même couleur peu importent les différences dans les proportions des locuteurs entre les différents pays et le fait que d’autres langues sont parlées majoritairement dans beaucoup de ces pays. Prenez le cas du Canada représenté comme entièrement francophone alors que le français n’est parlé que dans certaines zones bien localisées du pays. Pour en revenir à Kinshasa, selon Wikipedia (version anglaise, consulté le 6 juin 2017), sa population est estimée aujourd’hui à un peu plus de 10 millions. Mais selon mes estimations, il y a tout au plus 20% des locuteurs réels de français, une proportion infime par rapport à celles des locuteurs de lingala, bien au-delà de 90%. Si on tient compte de la population de Paris, estimée à 2 229 621 en 2013 (selon Wikipedia, consulté le même jour), il y aurait un nombre plus ou moins égal de locuteurs de français à Kinshasa et à Paris.
Cependant, il y a une différence importante : le français fonctionne comme vernaculaire pour plus de la moitié de la population parisienne, ce qui n’est pas le cas à Kinshasa. Il faut ajouter aussi le fait que l’Académie Française est à Paris, une puissante métropole coloniale et ex-coloniale, bien que la RDC soit une ancienne colonie belge. Paris impose ses normes non pas seulement en France mais au monde entier, en dépit de l’acceptation graduelle des variétés comme les français belge, suisse, et québécois. Le français reste d’abord une langue « européenne » (ou occidentale), autant qu’il s’indigénise en Afrique en particulier ! Et les variétés africaines du français et par là-même ses locuteurs sont souvent ridiculisés en France ! Vous comprendrez pourquoi je trouve votre question amusante. L’OIF voudrait nous faire croire que les locuteurs de français sont tous égaux dans l’univers francophone. Permettez-moi d’en douter à la fois comme locuteur africain francophone et comme chercheur sur l’évolution langagière.

Le site personnel de Salikoko Mufwene : http://mufwene.uchicago.edu/

Références :
DeGraff, Michel. 2003. Against creole exceptionalism. Discussion note. Language 79.391-410.
Demoule, Jean-Paul. 2014. Mais où sont passes les Indo-Européens? Le mythe de l’origine de l’Occident. Paris : Editions du Seuil.
Guthrie, Malcolm. 1953. The Bantu Languages of Western Equatorial Africa. Oxford: University Press.
Haugen, Einar. 1971. The ecology of language. The Linguistic Reporter, Supplement 25.19-26. Reproduit dans The ecology of language (1972), dir. par Anwar S. Dil, 325-339. Stanford: Stanford University Press.
Lass, Roger. 1997. Historical linguistics and language change. Cambridge: Cambridge University Press.
Meillet, Antoine. 1929. Le développement des langues. In Continu et discontinu, 119ff. Paris: Bloud & Gay. Reprinted in Meillet 1951:71-83.
Mufwene, Salikoko S. 2001. The ecology of language evolution. Cambridge: Cambridge University Press.
Mufwene, Salikoko S. 2008. Language Evolution : Contact, competition and change. London: Continuum Press.
Mufwene, Salikoko S. 2009. « Kituba, Kileta, or Kikongo: What’s in a name? » In Naming Languages in Sub-Saharan Africa: Practices, Names, Categorisations, dir. par Carole de Féral, 211-222. Louvain-la-Neuve: Peeters.
Mufwene, Salikoko S. 2013. « Language as technology: some questions that evolutionary linguistics should address » In In search of Universal Grammar: From Norse to Zoque, dir. par Terje Lohndal, 327-358. John Benjamins.
Paul, Herman. 1880. Prinzipien der Sprachgeschichte. Halle: Niemeyer.
Voegelin, C.F. & F.M., and Noel W. Schutz, Jr. 1967. The language situation in Arizona as part of the Southwest culture area. In Studies in Southwestern ethnolinguistics: Meaning and history in the languages of the American Southwest, dir. par Dell Hymes & William E. Bittle, 403-451. The Hague: Mouton.

Entretien réalisé par écrit par Nicolas Ragonneau en juin 2017.

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