Les langues du Vatican :
2. le cas du latin

Publié le 19/04/2017 par Éditions Assimil
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Il faut attendre le concile Vatican II en 1965 pour que la messe en latin soit abandonnée au profit des langues vernaculaires. Mais le latin n’a pas disparu de l’Eglise catholique pour autant : il demeure une langue parlée et utilisée au Saint-Siège, même si son recul est indéniable. Histoire d’une langue plus très vivace mais pas tout à fait morte.

Urbi et Orbi (littéralement « à la ville et au monde ») : tout le monde connaît cette expression qui, à elle seule, résume l’usage du latin au Vatican et désigne une bénédiction papale prononcée dans des circonstances exceptionnelles (comme Pâques et Noël). Par essence, les religions sont des phénomènes supranationaux ignorant les frontières : comment se doter d’une langue commune qui puisse épouser cette réalité ? Le latin est en quelque sorte cet espéranto qui a relié les catholiques du monde entier pendant près de 15 siècles. Même au Saint-Siège, devenu une réserve et un sanctuaire pour le latin depuis Vatican II, cette langue recule en ce début de XXIe siècle au profit d’un multilinguisme qui semble plus contemporain. Et les détracteurs de l’Eglise ne manquent pas de souligner que le latin trahit l’incapacité du Vatican à évoluer avec son époque. Evoquer l’histoire du latin d’église, c’est forcément remonter le temps et retracer, de façon aussi synthétique que possible, l’histoire du christianisme dont l’Empire romain a été le terreau fertile.

Constantin, au commencement

On a coutume d’évoquer la conversion de l’empereur Constantin (en 312 de notre ère) comme le point de départ de la christianisation de l’Empire romain. Mais ce processus de christianisation était déjà bien engagé dans de nombreuses provinces de l’Empire : si les historiens défendent des points de vue très différents et présentent des chiffres qui vont du simple au double, il est certain que le processus était, d’une part, très hétérogène et inégal et, d’autre part, que les chrétiens étaient minoritaires. Les spécialistes sont pratiquement tous d’accord pour affirmer que c’est en Afrique du Nord (et notamment en Egypte) qu’on trouve le plus grand nombre de chrétiens, de 20 à 25% selon les régions. La christianisation est plus rapide dans les cités impériales et, fait nouveau et important, elle touche désormais des notables et des aristocrates. Par exemple, l’historien anglais Timothy Barnes, spécialiste du Bas-Empire, avance dans l’un de ses ouvrages qu’il existait sans doute, en 312 à Rome, un clan de familles sénatoriales christianisées.
Avec l’édit de Constantin en 313 (ou édit de Milan) les chrétiens ne sont plus obligés de faire allégeance à l’Empereur et, en 392, l’empereur Théodose décrète le christianisme religion d’Etat, excluant de fait les autres et les diverses pratiques païennes. Ainsi les anciens persécutés deviennent-ils alors les principaux persécuteurs.

Saint Jérôme, le premier sociolinguiste ?

Signalons qu’à cette époque le mot « catholicisme » n’existe pas encore : seul le mot catholique est utilisé (du grec καθολικός, « universel ») et fait référence aux communautés observant les préceptes du concile de Nicée (325). Soit dit en passant, l’adjectif « catholique » n’a jamais fait l’objet de la moindre définition officielle de la part de l’Eglise catholique apostolique et romaine.
Mais, pour en revenir à notre histoire, le latin est évidemment la langue du Bas-Empire, dans une forme que les linguistes appellent le latin tardif et qui va du IIIe siècle au Ve siècle de notre ère. C’est notamment la langue de traduction de la Bible par Saint Jérôme, dite « Vulgate », (entre 390 et 405). Jusqu’à la nouvelle traduction d’Erasme (1516) la Vulgate est l’unique version de la Bible connue en Occident.
Comme le dit Jean-Paul Brachet dans le Dictionnaire des langues (PUF, 2010) : « Jérôme a conscience que le latin varie locis et temporibus, ‘selon les lieux et les époques’, mais la dislocation progressive de l’Empire, les grandes invasions et l’apparition des royaumes germaniques ne signifient pas la mort du latin ». Quinze siècles avant l’invention de la linguistique et de la sociolinguistique, Jérôme comprend qu’il n’existe pas de continuum linguistique et que, sans doute, une variété de dialectes latins sont pratiqués sur l’immense territoire qu’est l’Empire. De ce point de vue, toute discussion ultérieure relative à la soi-disant « pureté » d’une langue aurait dû être perçue comme une chimère et une régression sur le plan des idées. Cependant, poursuit Jean-Paul Brachet, « l’unité linguistique est une chance à saisir pour la christianisation, et les élites chrétiennes, principal élément de stabilité dans l’Occident troublé, assument l’héritage de la culture et de la langue latines. L’Eglise est un puissant facteur de préservation du latin ». Si l’Eglise est « un puissant facteur de préservation du latin », l’Histoire montrera que l’inverse n’est pas forcément vrai.

Bible, Réforme et langues vernaculaires

L’histoire du christianisme primitif se confond donc avec celle du latin et de la Romania. Tout naturellement, le cœur du christianisme bat dans la cité de Rome, et le mot pape (le « père ») est utilisé très tôt pour évoquer l’évêque de Rome (dès le IVe siècle). Le vaste usage du latin conduit évidemment à sa dialectisation, et à l’émergence des langues romanes aux VIIIe et IXe siècles. Peu à peu le latin cesse d’être une langue maternelle, son usage se limitant aux clercs et à l’écriture, ce qui ne remet en cause ni son prestige ni son statut de langue mondiale. Après tout, c’est la langue du pouvoir clérical et de toutes les élites savantes.
La Renaissance bouleverse fondamentalement la théologie, le savoir, mais aussi la géopolitique des langues. L’accès aux textes originaux permet de nouvelles traductions de la Bible, en latin avec la nouvelle traduction d’Erasme en 1516, mais aussi dans des langues vernaculaires (des traductions en langues vernaculaires avaient été bien été faites avant celles des humanistes, mais depuis la Vulgate et non depuis les textes d’origine). Le pape Innocent III, à la fin du XIIe siècle, avait fait interdire toute traduction de la Bible afin que le texte de référence demeure la Vulgate. La traduction complète de la Bible en allemand par Luther (1534) est une nouvelle provocation contre l’autorité papale : ce qui se joue, entre autres, c’est la possibilité pour le peuple de lire réellement la Bible sans aucun filtre ni intermédiaire, chose qui lui était quasi impossible auparavant puisque le latin était surtout connu de la noblesse et du clergé, bref de quelques initiés qui, seuls, méritaient que les mystères de l’Eglise leur soient révélés. De fait, ou plutôt de facto, les monarques, le pape et les hauts membres du clergé voient ces initiatives comme une menace intolérable contre leurs pouvoirs. Ce désaccord fondamental, avec d’autres, est à l’origine de la Réforme et de la division des chrétiens entre catholiques et protestants. C’est d’ailleurs pour marquer sa différence avec la Réforme que le mot catholicisme est formé. Le latin poursuit alors son histoire ecclésiasto-liturgique au Vatican et dans les églises où les messes catholiques sont célébrées dans cette langue jusqu’en 1965, année du concile Vatican II.

Le latin et Vatican II

Le concile œcuménique Vatican II a commencé le 11 octobre 1962 sous le pontificat de Paul IV et s’est terminé le 8 décembre 1965. Le but de ce concile était de réaffirmer ce dans lequel l’Eglise catholique croit et ce qu’elle est vraiment, de façon à ce que la population moderne puisse la comprendre. Différents thèmes ont été abordés, y compris la question des langues qu’il faut utiliser au sein du Vatican.
Une des questions principale est quelle langue utiliser pour la liturgie. Depuis le troisième siècle la langue de l’Eglise était le latin. Et malgré l’émergence des langues vernaculaires dès le début de la Renaissance, l’Eglise occidentale a gardé le latin comme langue de communication et tout était fait en latin : la liturgie, la théologie et le droit de l’Eglise. De même que la langue du concile était en latin.
L’avantage du latin c’est qu’il s’agit d’une langue qui garantit l’uniformité de la pensée car c’est une langue universelle que tout le monde connait a priori.
Pendant le concile il est devenu frappant, pour l’ensemble des présents, que le latin n’était pas maîtrisé par tout le monde de la même façon et qu’il s’agissait d’une langue acquise mais inégalement maitrisée. A l’époque le latin était la seule langue autorisée dans l’aula (l’ampithéâtre). Mais la commission de Vatican II affirme qu’il s’agit d’un monolinguisme qui est en contraste avec le plurilinguisme de l’assemblée, étant donné que de nombreuses personnes de plusieurs nationalités différentes participent au concile. On s’est aperçu de cette situation pendant l’assemblée, car un grand nombre d’évêques restaient silencieux, ce qui laissait supposer que, peut-être, ils n’avaient pas une bonne maîtrise du latin ou bien qu’ils étaient intimidés par les attentes élevées d’un latin très formel. Vatican II ressemble en quelque sorte à une sorte de mythe de Babel inversé, où, de fait, la lingua franca qu’était le latin cesse de remplir cette fonction. Après le concile, on a donc décidé qu’il était important de comprendre la prière et d’utiliser les langues vernaculaires pour la liturgie car il s’agissait de langues naturelles et maîtrisées. Et cela partout dans le monde sauf au Vatican, car le latin devait demeurer la langue officielle du Saint-Siège.

Position du latin au Vatican

Le latin est donc la langue de l’Eglise catholique et c’est la langue officielle du Saint-Siège. Il s’agit de la langue de la liturgie et du droit. Selon le directeur de l’Osservatore Romano Giovanni Maria Vian :

« le latin est encore utilisé mais moins par rapport à il y a quelques décennies. Certains types de lettres et les documents les plus importants sont généralement écrits en langues modernes car il y a de moins en moins de personnes qui parlent le latin. Ces textes ensuite sont toujours traduits en latin pour garder une sorte de neutralité, que l’église impose indirectement. On peut dire qu’aujourd’hui le latin au Vatican n’existe essentiellement que sous forme écrite, il n’est plus oral, à part pour la liturgie qui se fait encore en latin. Mais, jusqu’à il y a 60 ans, le latin avait une position différente, plus vivant et plus utilisé à l’oral. Les cours à l’université pontificale du Latran se donnaient encore en latin. Aujourd’hui les cours se font en italien ».

Le latin reste donc au Vatican une langue juridique et administrative, mais non pas une langue de communication orale.

Des distributeurs de billets en latin

A l’intérieur de l’Etat du Vatican, on peut trouver des distributeurs automatiques de la banque centrale du Vatican : Istituto Opere di Religione (IOR). Cette banque a été instituée en 1942 par le pape Pie XII.
En effet sur les distributeurs de billets il faut taper : deductio ex pecuni. Si on veut savoir quel est notre solde, il faut taper rationum aexequatio. Et quand le guichet propose de retirer la carte : retrahe scidulam depositam. Il doit bien y avoir un terme pour indiquer un découvert bancaire, mais on ne le connaît pas.
Le distributeur en latin a suscité des polémiques parmi les latinistes. Selon eux le latin du distributeur est captivant mais trompeur : il s’agit seulement d’une attraction touristique.
Mis à part le distributeur automatique du Vatican différents moyens modernisent le latin et permettent de le maintenir vivant au Vatican. Un exemple est celui du Lexicon Recentis Latinitatis qui est un dictionnaire latin publié par la Librariam Editoriam Vaticanam, la maison d’édition du Vatican. Ce dictionnaire rassemble du vocabulaire contemporain traduit en latin. En 1992 les lettres A à L ont été publiées, puis ensuite, en 1997, les lettres M à Z. En 2003, tout a été rassemblé en un unique volume.
Le dictionnaire fournit les termes italiens avec leur traduction en latin et il est publié sur le site du Vatican. Voici quelques mots :
Best-seller : liber maxime divenditus
Baby-sitter : infantaria (-ae)
Cliché : chalcotypia (-ae)
Drogue : medicamentum stupefactivum
Laser : instrumentum lasericum
Menu : escarum index
Radio: radiophonium
ONU : Unitarium Nationum Coetus
Punk : punkianae catervae assecla
Quiz: aenigma (-atis)
Rugby : ludus follis ovati
Sketch: brevis actio comica
Slogan: sententiola praeconialis
Sport: ludicra corporis exercitatio
Stop : iussum sistendi
Tabu: sacra interdictio ; sollemne interdictum
Taxi : autocinetum meritorium
Test : experimentum
Vip : amplissimus vir
Vodka : valida potio Slavica
Week-end : exiens hebdomada

Twitter en latin

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article dédié aux langues du Vatican, le pape François possède 8 comptes Twitter en autant de langues différentes, dont un compte en latin. L’idée de neutralité et d’une langue commune veut être transmise même à travers les réseaux sociaux.
Le 12 février dernier, il tweete « Parvulorum dignitas servanda est: postulamus ut in unaquaque orbis parte servitus liberorum-militum exstinguatur », (La dignité des enfants doit être respectée : demandons que soit éradiqué l’esclavage des enfants soldats dans le monde entier). Pour le début du carême le 1er mars : «Quadragesima aliquid novi est primordium, via que ad certam metam ducit, ad Pascham Resurrectionis, ad Christum morte mortem diruentem », (Le Carême est un nouveau commencement, un chemin vers une destination sûre : la Pâques de la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort). Et le 4 avril, pour la journée mondiale contre les mines antipersonnel : « Dies dicitur hodie adversus pyrobolos, hominibus infensos. Studium renovemus, quaesumus, ut terrarum orbis talibus rebus careat », (Aujourd’hui : Journée Mondiale contre les mines antipersonnel. Renouvelons, s’il vous plaît, l’engagement pour un monde sans mines !).

 

 

Langue vivante versus langue morte

Le fait que le latin soit toujours en usage au Vatican permet aux défenseurs de cette langue d’affirmer que le latin n’est pas une langue morte puisqu’elle n’a jamais cessé d’être parlée. Il est difficile aussi d’évoquer le latin comme une langue morte sans s’exposer aux cris d’orfraie (on a failli écrire « cris d’Orphée ») des professeurs de lettres classiques et des éditeurs (dont nous sommes) qui lui préfèrent le bien plus politiquement correct « langues anciennes ».
D’ailleurs, qu’est-ce qu’une langue morte ? Parmi les linguistes il existe des opinions contrastées, mais en un mot, on considère comme morte une langue qui n’a plus aucun locuteur car elle n’est pas transmise : c’est une langue qui n’existe plus sous aucune forme. Selon ces critères, le latin serait donc une langue vivante puisqu’elle est encore utilisée sous certaines formes au Vatican.
En 2002 et en 2003 l’UNESCO a dressé une méthodologie pour évaluer la vitalité des langues dans le monde. Cette méthodologie présente neuf critères selon lesquelles une langue est vivante ou pas :
• la transmission de la langue d’une génération à l’autre
• le nombre absolu de locuteurs
• le taux de locuteurs sur l’ensemble de la population
• l’utilisation de la langue dans les différents domaines publics et privés
• la réaction face aux nouveaux domaines et médias
• les matériels d’apprentissage et d’enseignement des langues
• les attitudes et politiques linguistiques au niveau du gouvernement et des institutions – usage et statut officiels
• l’attitude des membres de la communauté vis-à-vis de leur propre langue
• le type et la qualité de la documentation
Ces critères ont été conceptualisés par des linguistes, mais certains autres peuvent les considérer discutables. Signalons qu’aucun critère unique ne suffit pour évaluer l’état de la langue d’une communauté pour l’UNESCO. Selon ces 9 critères, le latin serait une langue morte puisque la plupart des critères ne sont pas compatibles avec le latin.

Sara Jaber & Nicolas Ragonneau
merci à Tristan Macé pour sa relecture attentive.

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Par Xav le 22/04/17 à 9h03

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